05 juillet 2022

Chateau de la Gardine Dégustation Verticale par Michel Bettane en Magnum 2022

la grande dégustation / verticale 

 

 

UNE PROPRIÉTÉ EXEMPLAIRE A TOUS EGARDS. UNE VERTICALE 2018-1952 ÉDIFIANTE. LA GARDINE MERITE TOUTE NOTRE RECONNAISSANCE

 

CHATEAU DE LA GARDINE

LA RANÇON DE LA CONSTANCE

PAR MICHEL BETTANE

 

 

 

PEU DE PROPRIÉTÉS de l'appellation sont aussi majestueusement situées, en bord de Rhône, avec une tour imposante dominant ce grand paysage. Pourtant, la Gardine, malgré la constance des efforts d'une même famille depuis 1945 pour assurer la plus haute qualité, n'a pas su imposer sa marque dans le cercle souvent un peu snob des grands amateurs de châteauneuf-du-pape ou sur la carte des plus célèbres restaurants gastronomiques. Heureusement, dans une trentaine de pays, une clientèle particulière fidèle a eu l'intelligence et le flair de suivre l'une des plus régulières productions de toute la Provence. Ce que nous avons pu vérifier tout au long d'une unique dégustation verticale qui, en dehors peut-être du château Mont-Redon, peut en offrir une aussi complète ? - remontant à un incomparable 1952.

La propriété s'étend sur cinquante-deux hectares de vignes, quarante-huit en cépages rouges et quatre en cépages blancs, avec une vingtaine d'hectares de forêt, de friches, de garrigue servant de réserve écologique de premier ordre. Une partie bien visible se trouve sur les calcaires urgoniens d'un blanc immaculé, au bord du fleuve, idéaux pour la minéralité des blancs et pour cette tension participant à l'équilibre en puissance et en texture des grenaches et mourvèdres sur galets roulés et sols bruns. Les vins se déclinent en deux types de cuvées. Pour les blancs, la cuvée Tradition (50 % roussanne, 20 % grenache blanc, 20 % clairette, 10 % bourboulenc) et la Cuvée des Générations Marie-Léoncie (90 % de vieilles roussannes). Pour les rouges, la même cuvée Tradition (60 % grenache noir, 15 % mourvèdre, 20 % syrah, 5 % muscardin) et la Cuvée des Générations Gaston Philippe (un tiers de vieux grenaches, un tiers de vieux mourvèdres, un tiers de vieilles syrahs). À ma connaissance, les Brunel n'utilisent pas de raisins blancs dans leurs cuvées de rouge. S'ajoutent épisodiquement à ces deux cuvées une petite production de rouges vinifiés sans S0, ajouté, habilement dénommée Peur Bleue, toujours impeccable et pouvant servir de modèle à tous ceux qui ne savent pas vinifier correctement ce type de raisin, et une cuvée minuscule de très vieilles vignes nommée Immortelle, non présentées lors de notre grande dégustation. Tous ces vins ont un style bien affirmé, une grande puissance de constitution, un vieillissement lent, une résistance remarquable à toute oxydation (quand le bouchon ne trahit pas). Nous n'avons eu que deux millésimes suspects sur les quatre-vingt-cinq dégustés. Cépages tanniques, syrah et mourvèdre donnent aux vins une assise ferme et une tenue de couleur assez rare. Les calcaires affirment leur intérêt dans les années les plus solaires, sans la lourdeur ou parfois le stress des purs grenaches de sols sableux, tant à la mode de nos jours, où les vins sont bus et jugés très jeunes.

Cette famille unie, modeste, généreuse dans son accueil, a eu la récompense de sa constance en vérifiant avec notre petite équipe l’incroyable longévité de ses vins et un savoir-faire de vinification exemplaire.

 

 

Les châteauneuf-du-pape rouges

Cuvée des Générations Gaston-Philippe

2018 Un peu fermé au nez. Sur la prune et les fruits noirs. Corps puissant, texture veloutée, sa finale tannique a besoin de temps. Le grenache domine les deux autres cépages par un retour de saveur de laurier, peut- être moins complexe que dans d'autres millésimes. 90

2017 Nez plus ouvert sur le chocolat et la cerise noire. Du vrai « sang de vigne » : à ce stade, la texture et le corps passent devant l'aromatique, puissante et automnale. Un grand vin d'hiver d'ici dix à douze ans. 91

2015 Grande couleur, grand corps, velouté de texture étonnant. Racé, ce vin associe puissance (sur le tabac et les épices et fraîcheur presque mentholée, avec une présence du caractère de la syrah supérieure à celle des millésimes plus jeunes. Certainement un futur classique du style moderne de la cuvée. Un vin à conserver et à chérir. 94

2014 Robe plus jeune et bleutée que celle du 2015. Equilibre remarquable, tannin presque fondu, assemblage particulièrement réussi entre les trois cépages. Du style et encore beaucoup de potentiel. 93

2013 Epicé, sérieux dans sa texture et moins complexe que 2014 et 2015. Sur le cuir, le thym, les herbes de la garrigue. Ensemble peu flatteur en dégustation pure qui se montrera plus confortable à table, sur une joue de bœuf confite par exemple. 91

2011 Grand nez dominé par l'apport du grenache, tout en largeur et en épaisseur, grand volume de bouche. Année évidente de soleil, accentuant la générosité naturelle de la cuvée. 93

2010 Nez plus complexe et plus racé que celui du 2011, vraiment expressif de cette cuvée dans ce qu'elle a de plus original, entre le tabac, les épices, la réglisse et avec cette fermeté tannique qui laisse espérer encore beaucoup de longévité. Il faut le carafer au moins deux heures à l'avance. 94

2009 Nez sensationnel de puissance et de complexité, corps du même niveau, texture fabuleuse : de la crème de grand grenache, rehaussée par les épices liées au mourvèdre. Long et d'une évidence immédiate, c'est à ce stade de jeunesse le sommet de notre verticale. 96

2007 Grâce à son nez complexe, infiniment plus réussi, plus frais et plus raffiné que ne le seront les 2004 ou 2005. Plus en longueur qu’en largeur, grande expression de la Gardine à ranger parmi nos préférées. 95

2006 Dégusté en magnum. Nez riche, puissant, un peu plus simple que celui du 2007, plus sur le tabac. Son tannin quelque peu sévère est à la limite de la raideur. 89

2003 Dégusté en magnum. Nez superbe, retrouvant toute la classe du terroir, sur le cuir, les épices, ayant conservé et même amplifié une texture somptueuse sur le plan tactile, long, racé et vraiment à point.  95

2001 Beau nez classique du cru, entre notes de laurier et d'épices, évolution dans le verre sur la réglisse, parfaite maturité du raisin et parfaite évolution en bouteille. La séduction même. 94

2000 Tout en finesse et en délicatesse, presque bourguignon de caractère, tandis que le 2001 fait vraiment provençal. Subtil et long, réussi dans sa personnalité de millésime. 93

1998 Puissant et automnal, avec l'épaisseur en bouche liée au grenache, vineux et complexe, mais avec moins de complexité à notre sens que les 2001 et 2000. 90

1997 Jolie surprise, le millésime a parfaitement tenu et le vin tout en souplesse a encore toutes les nuances d'un beau grenache mûr et à point. 89

1996 Une splendeur, avec un corps évidemment plus charnu et plus dense que le 1997, mais surtout un charme et une générosité aromatique qui renouvellent l'émerveillement du 2009. Le vieillissement supplémentaire lui a donné encore plus de nuances dans la gradation des saveurs. Grande bouteille. 95

1995 Puissant et plus simple, moins expressif, moins complexe que le manquant un peu de caractère aérien. 89

1986 Grand moment de plaisir, vin absolument somptueux au nez et en bouche, fumé et d'une étonnante énergie pour son âge, avec une persistance presque héroïque. Il prend peu à peu dans le verre une dimension inoubliable. 96

 

 

 

Cuvée Tradition

2016 Plus floral au nez, avec un début de dégradé brun dans la couleur. plus de fluidité dans la texture. Pour le moment un peu simple, mais avec une délicatesse dans le toucher de bouche inhabituelle dans cette cuvée si généreuse. 88

2012 Première bouteille imparfaite avec une déviation animale. Seconde bouteille complètement différente, très reglissée, complète, associant puissance et finesse. 91

2009 Puissant et délicat sans le velouté ou le crémeux de texture retrouvé dans la Cuvée des Générations du même millésime. réglissé, équilibré, grande réussite et le premier vin vraiment prêt à boire. 94

1998 Nez délicat, d'abord réglissé et plus épicé, dans une évolution contraire à celle des millésimes précédents. Tendre, net, facile à boire et à comprendre. 89

1991 Plus jeune, plus expressif, plus généreux dans son allonge que le 1993, joli chateauneuf réglissé, tendre, raffiné. Un vin de plaisir surprenant et encore plein de fraîcheur aromatique. 91

1990 Évolué et à classer davantage dans la catégorie vieux bourgognes que celle des vieux provences, encore délicat dans son tannin et sa délicieuse décadence. Il ne plaira pas à tous. 89

1989 Puissant et typé par le grenache, sur le cuir, le laurier, avec du tranchant et du rebond en bouche, vin classique, net, excellent pour son âge. 92

1984 Très étonnant, plus d'ailleurs par la perfection de sa texture de velours que par son expression de terroir ou de millésime. Merveilleusement bien conservé. 93

1981 Complexe, avec une touche de café moka, capiteux et suave, long, dans un caractère assez pinot noir, raffiné, en un peu plus épicé naturellement. Fait pour accompagner le même type de cuisine, idéalement une perdrix rôtie. 92

1980 Plus riche, mieux conservé, haute maturité de raisin et encore beaucoup de complexité, mais moins de charme que le 1984. 89

1978 Tout le charme aromatique de ce millésime exceptionnel, le premier que j'ai eu la chance de déguster à sa naissance, devenu floral et frais dans ses arômes rappelant plus le pinot noir bourguignon que la garrigue locale. Subtil, long, délicat, vin d'amateur, vraiment remarquable et confirmant la valeur de ce terroir pas encore assez reconnu des amoureux de l'appellation. 96

1967 Sublime coup de nez, diversité aromatique vraiment étonnante, texture raffinée, lonqueur impressionnante malgré l'âge Une illustration de la capacité formidable de vieillissement du cru et du niveau de vinification atteint déjà par la famille, inspirée par le grand Gaston Brunel. Peu de vins l'égalent dans le millésime. 97

1964 Encore plus étonnant que le millésime précédent, un concentré de réglisse anisé, mais avec du cuir, et surtout un retour de floral violette inoui et une texture d'un sublime soyeux, sans le moindre assèchement du tannin. Longueur unique. 98

1952 Le vin fondateur - et le millésime de ma naissance - incroyablement bien conservé, sublime de velouté de texture, de persistance, d'harmonie dans les constituants et de complexité dans les nuances de saveur. Du niveau des vins de légende. Merci à Gaston de l'avoir fait et à la famille d'avoir su en conserver et de le transmettre dans ces rares moments. 99

 

Le châteauneuf-du-pape blanc

 

Cuvée des Générations  Marie-Léoncie

2007 Robe dorée, grand nez savoureux de miel, long et complètement ouvert, rendant justice aux intentions de vinification. Mais il faut permettre à ce blanc de passer plus de dix ans en bouteille pour ce type d'expression. 92

2002 Année de pluie. La roussanne a résisté avec des arômes noblement confits d'abricot et de violette qui évoquent en fait de beaux viogniers du nord. Vin long, savoureux et étonnant. 93

1991 Somptueux nez, le plus complexe et le plus harmonieux de tous, sublime fondu de saveur. Une expérience à mon sens unique, en dehors des fameuses roussannes de Beaucastel. Quel montrachet de ce millésime possède autant de force, de complexité, de longueur et même de classe ? Une révélation. 96

[EN MAGNUM] #28 / JUIN-JUILLET-AOUT 2022